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Architecture et graphisme sont deux disciplines proches, complémentaires, étroitement liées. En témoignent l’incontournable représentation du projet architectural ou urbain qui brasse d’inamovibles questions de communication visuelle; l’indispensable besoin d’une signalétique pour gérer les flux; ou encore l’absolue nécessité de l’édition pour faire exister les projets non-réalisés et pour diffuser les idées.

La Maison de l’Architecture et de la Ville du Nord-Pas de Calais à Lille propose depuis le 19 octobre et jusqu’au 23 décembre, à travers l’exposition Graphisme… architecture, de rendre compte de ces liens resserrés dans un espace mêlant différentes natures de collaboration entre les deux disciplines (identité visuelle, signalétique, édition, film, etc.).

Quoi de plus approprié que de parler d’architecture et de sa représentation dans un lieu situé en plein cœur de l’ambitieux projet urbain d’Euralille, planifié par Rem Koolhaas, et où cohabitent des bâtiments de Jean Nouvel, Christian de Portzamparc, Dominique Perrault, Lan architects, et bien d’autres…

Répartis par mots clés (modules) expliquant la nature de ces relations («sur», «vers», «dans», «contre», «sans», etc.), des projets de tous types, sélectionnés par Étienne Hervy et Vanina Pinter sont enchevêtrés historiquement et spatialement.

On trouve ainsi des fac-similés de travaux des Graphistes Associés pour la signalétique de Lille Grand Palais, des affiches de Michel Quarez pour le Salon international de l’architecture, des invitations conçues par Thomas Hirschhorn pour Louis Paillard pour une série de conférence en 1989, le projet d’Experimental JetSet pour la signalétique temporaire du Stedelijk Museum à Amsterdam, les publications de la AA School encadrées par Zak Kyes, Logorama le film oscarisé réalisé par H5… la liste est longue…
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On prend plaisir à visiter une exposition dans laquelle – une fois n’est pas coutume – l’architecture est vue sous le prisme du graphisme, rendant de ce fait compte de la multiplicité des approches pragmatiques et conceptuelles et de la richesse des réponses graphiques à des problématiques architecturales.

La scénographie, conçue et réalisée par Guillaume Grall, reflète une économie de moyens élégante et astucieuse, jouant sur les matériaux et contraintes propres aux pratiques et aux standards de ces disciplines.

Interrogé à ce propos, ce dernier parle de la «mise à disposition d’outils, définis et formalisés en amont de l’exposition sur l’affiche et le carton d’invitation de l’exposition». Y sont en effet posés à plat, comme sur un établi, tous les éléments nécessaire à la production de l’exposition: du plan de la salle au matériau utilisé, en passant par la typographie, allant même jusqu’à rendre visible le «B.A.T.» (bon à tirer), soit la validation de ces choix par les commissaires d’exposition eux-mêmes. Une mise en abîme de la pratique et des disciplines.
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La taille et la nature des panneaux de bois utilisé («OSB» pour Oriented Strand Board, un panneau de «grandes particules orientées») renvoie ainsi directement aux matériaux de construction et à la thématique du chantier. Son utilisation brute fait écho à la reproduction des ouvrages, simplement scannés et imprimés à taille réelle sur des A3 noir et blanc, sans artifice, en référence aux formats standardisés du monde graphique. Les cartels A5 imprimés sur papier coloré et punaisés sur le contenu viennent d’autant mieux jouer leur rôle de guide…

Une sobriété dans le traitement scénographique mais un vrai parti-pris, qui permet de changer le statut des différents documents et de les mettre sur un pied d’égalité en les faisant passer de «productions» à «reproductions», de même format et de même nature, malgré leur grande diversité graphique.
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La variété de nature et de provenance des composants de cette exposition, ainsi que la volonté affichée d’une sélection vaste et décomplexée rendent cette exposition vraiment rafraîchissante.

Questionné sur la difficulté d’orienter les choix au regard de la multitude des possibles dans la sélection des différents travaux de l’exposition, ou «comment donner une saveur particulière à cette exposition dont la thématique est relativement large?», Etienne Hervy nous répond longuement et avec sincérité:

«Je crois qu’au fond, il y avait l’envie de produire quelque chose voué à l’échec. La création est intimement liée aux notions de prises de risques et de mise en danger. Mais notre sujet, le graphisme, et nos métiers, nous mettent rarement en danger de mort (il faut s’appeler Werkman ou Klucis). Du coup, c’est difficile de trouver quelque chose de vraiment dangereux, à part, peut-être, jouer avec des lames de cutter.

Dans le cas d’un sujet comme celui-là, nous connaissons les classiques du genre: les livres du Corbusier, l’Aubette, le travail de Ruedi Baur, Pierre di Sciullo, La Hune dessinée par Faucheux, le premier néerlandais qui passe dans le coin, la totalité des avant-gardes… sur lesquels on peut travailler… de façon classique. Sans risque et sans bavure.

De fait, il était important d’agir autrement. Le facteur temps jouait aussi. Pas sérieux de produire quelque chose de définitif en si peu de temps. Si je résume: éviter les classiques, chercher le risque et se dire qu’il n’y a pas d’avenir. C’est punk. On peut même ajouter: aller sur des terrains où l’on n’est pas légitime. J’avoue: tout ce que j’ai dit avant est fabriqué. Fabriqué pour en arriver là, c’est-à-dire se fabriquer une attitude.

En même temps, quand je ne doute pas, je crois sincèrement que le suicide créatif est une chose assez belle. Une fois le choix de la démarche (et hop, j’escamote “attitude”) effectué, les choses sont plus claires: il s’agit de documenter un sujet plus que de l’exposer. Et pour ça il s’agit de partir de ce que nous avions déjà, sans jamais l’avoir réellement utilisé, dans notre propre culture et réserve graphique: intellectuellement dans nos lectures, matériellement dans nos bibliothèques et nos collections personnelles. Retrouver le plaisir de sortir un livre d’une étagère, de l’ouvrir à une page qui n’est peut-être pas la meilleure et d’essayer, souvent en vain, de la partager avec celui qui est là, de tout dire sur la nappe en papier du restaurant dans un dessin qui ne veut rien dire.

Documenter, ne pas être définitif donc. Concrètement, ça s’est traduit par avoir conscience de la multitude de façons possibles de traiter ce sujet. On peut imaginer un cycle de douze expositions: sur la signalétique, la lettre, le livre d’architecture, la photographie d’architecture, etc. Mais nous n’en avions qu’une d’assurée et dans un laps de temps! Notre sujet devient alors l’impossibilité de tout dire, de tout montrer et, non pas de ne pas faire de choix entre ces possibles, mais d’assumer un choix: la multiplicité de ces rapports entre graphisme et architecture, leur contaminations réciproques, c’est ça notre sujet.
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Du coup, les critères se précisent, “l’excellence” n’est plus opérante. Par exemple, les graphistes sont prompts à regarder l’architecture ordinaire ou obsolète. Une autre raison: hiérarchiser reviendrait à trahir notre choix. Une fois cela établit, il devient possible de mettre dans l’exposition tout ce qu’on en écarte ordinairement: des photos de jambes de femmes qui ressemblent à des buildings, des destructions d’immeubles… et se laisser un peu déborder par tout ça (d’ailleurs nous pourrions établir la liste de tout ce qui a été noté “à faire”). “Une fois cela établit” signifie: une fois choisi le graphiste. Choix non plus explicable car transformé en certitude (pour ceux qui insistent: la qualité et la sincérité de toutes nos discussions passées, sur le graphisme, les quartiers… et le pressentiment qu’il est quelqu’un sur qui on ne se trompe pas et l’envie de vérifier ça très vite). Évidemment, c’est bien sa présence qui rend les choses possibles. Ou, pour le dire autrement, on rend la situation impossible, histoire de donner du niveau à la conversation.

Évidemment, Guillaume a sa propre relation à l’architecture et cela doit être intégré dans le projet et la discussion. Donc: certains projets sont là parce que le graphiste les a amenées. Il y ainsi l’histoire de chaque projet, sa valeur dans l’absolu de l’histoire de l’architecture et du graphisme, et la valeur subjective qui nous relie à lui. Les publications du Centre Pompidou et le livre La Ville et l’enfant sont dans l’exposition parce que j’ai déniché chacun pour 3 sous. C’est cette absence de valeur financière qui en a fait des “trésors”, qui les a rendus précieux et qui me rend heureux de les offrir quand je les croise à nouveau. [voir Walter Benjamin Unpacking my library… ndlr]
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Mais ces amitiés particulières se balancent avec une vision d’ensemble. Tout est question d’autisme, regarder un plan ou l’autre sans chercher la vision simultanée. Punk encore: la vision d’ensemble devait assumer la dissonance de nos choix. Étienne n’est pas Vanina qui n’est pas dupe. On nous dira qu’on trouve de tout dans cette exposition, nous répondrons “et alors?” De tout, mais pas n’importe comment. De tout pour que ça clashe. Guillaume nous a fait des outils qui constituent un langage. Dès lors on peut tout dire avec ou, plus précisément, ce qui ne tient pas ne passera pas la barrière de la langue. Le titre le dit bien: “Graphisme… architecture” c’est surtout la tension qu’il y a entre les choses plutôt que les choses elles-mêmes.

Il y a aussi un début d’apprentissage (chez nous personnellement et dans le graphisme en général) de ce qu’exposer du graphisme implique (là il faudrait lire Thierry Chancogne: chan-ge-ment de site). Les choix de l’exposition impliquent les notions de “pièces”, d’originaux, de production de documents… la question du statut de la chose exposée se pose pour être immédiatement détournée. C’est sans doute cela la/notre relation curateur/scénographe.

Face à la gare Lille Europe, vingt tirages grands formats jouent de la subversion lascive. Que sont-ils? Qui parle?»
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Pour cette exposition qui veut être «un point de départ (un point de vue), à compléter et à approfondir», la prochaine étape est une publication qui partira de l’exposition pour «développer le contenu (documents exposés mais aussi images de l’exposition) dans un nouveau contenant (éditotrial), et trouver une nouvelle organisation avec ces nouvelles contraintes».

L’objectif est donc comme le résume Guilllaume Grall de «faire voyager cette exposition, physiquement (en l’adaptant à d’autres lieux) et intellectuellement (en l’enrichissant de nouveaux projets et de nouveaux points de vue)».

À suivre donc…
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Pour conclure, voici le texte de présentation de l’exposition qui en donne l’essence:

«Deux disciplines de conception partagent les notions de contexte, de construction, de commande et de paysage. Et alors?! Quelle conscience des liens qui relient le graphisme et l’architecture a été développée?

Aucune ou si peu. Il est temps d’être contemporains en sortant le graphisme de l’ombre de l’architecture, une ombre qui lui a si bien réussi à l’ère moderne. L’adéquation entre le fond et la forme d’un livre est rarement aussi intime et inédite que lorsqu’il est une recherche commune entre un architecte et un graphiste.

Terminé le sens unique et hiérarchisé de commande/réponse. Le «match» est inégal car les graphistes connaissent plus l’architecture que les architectes ne fréquentent le graphisme, discipline appliquée et décorative dont la reconnaissance tarde à rejoindre celle de son aînée depuis longtemps intronisée au rang des beaux-arts.

L’autonomie de l’architecture s’est conquise il y a un siècle, celle du graphisme est plus récente, mais ses effets sont là. Quelle que soit sa dimension fonctionnelle et l’autorité de la commande, le design graphique est capable d’un comportement critique, d’un retour de bâton, d’un dépassement.

Cette exposition participe d’une telle mécanique, mimant l’architecture. Les deux disciplines possèdent en commun la faculté de produire un discours sur et par les formes, de construire les projets et leur image – dont nous nous sommes appropriés les outils de représentation. Nous avons joué les assembleurs de matériaux physiques, graphiques et typographiques pour structurer un espace critique.

Graphisme sur l’architecture, vers, dans, autour de l’architecture, les modules qui le composent distinguent chacun une relation qui relie le graphisme à l’architecture devenue son sujet, son contexte et parfois son prétexte.»

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Graphisme… architecture
Exposition du 19 octobre au 23 décembre 2010
Maison de l’Architecture et de la Ville
du Nord-Pas de Calais à Euralille
www.mav-npdc.com

En savoir plus sur le projet Euralille
www.saem-euralille.fr/projet-urbain.html


Vanina Pinter est professeur d’histoire du graphisme
à l’école des beaux-arts du Havre,
intervenante à l’institut des arts visuels d’Orléans
et ancienne rédactrice en chef du magazine étapes,
dédié au graphisme et à la création visuelle.

Étienne Hervy est ancien rédacteur en chef du magazine étapes
et actuel directeur du pôle graphisme et délégué général
du festival international de l’affiche et du graphisme de Chaumont,
chargé de préfigurer du Centre International du Graphisme.

Ensemble, ils ont assuré le commissariat de l’exposition
Impressions françaises au festival du graphisme
de Chaumont en 2007, ainsi que l’exposition Placards
à l’école des beaux-arts de Lorient en 2009.
Impressions françaises dressait un panorama de la création graphique
contemporaine à travers la sélection de 100 projets documents
et une commande de 14 affiches typographiques.

Diana Szentgyörgyi, étudiante en 5e année à l’ESAD d’Amiens
en design graphique, les a assistés pour cette exposition.


© Photos de l’article Maxime Dufour
et Benoît Santiard