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«Les intellectuels ont créé des frontières pour empêcher les ouvriers, les bergers, les simples, de s’exprimer», écrivait en 1978 […] Roger Chomeaux, dit Chomo (1907-1999) dans un livre d’entretiens recueillis par Laurent Danchin (Chomo, un pavé dans la vase intellectuelle, éd. Jean-Claude Simoën). Le même Danchin lui consacre, avec Martine Lusardy, une exposition à la Halle Saint-Pierre, à Paris, «Chomo, le débarquement spirituel», jusqu’au 7 mars 2010. Il nous a aussi aidé à franchir une autre «frontière» – ainsi la nommait Chomo -, un fragile grillage de cage à poules qui sépare la route de l’antre que l’artiste s’était constitué dans la forêt de Fontainebleau.

En novembre, avec Danchin, nous avons cheminé dans les bois le long d’une sente feuillue. Sous une pluie battante. Mais, qu’il ait plu ou venté, ce diable de Chomo a vécu là durant près de quarante ans avec sa compagne, et ses enfants durant les vacances. Avec des visiteurs, qui sont pour beaucoup devenus, comme Laurent Danchin, des aficionados. Chomo les recevait principalement en fin de semaine.

Ils passaient d’abord à l’Église des pauvres, admirer des sculptures de verre et de plastique, puis dans la maison préfabriquée qu’il habitait, et où il abritait une autre partie de ses sculptures, dont les oeuvres parfaitement classiques qu’il avait exécutées lors de ses études à l’École des beaux-arts, ensuite au Sanctuaire des bois brûlés, avant de terminer la balade dans le Refuge, autrefois nommé le Remorqueur réfrigéré, à la toiture faite de capots de voiture récupérés dans des casses, où ils dégustaient un hydromel de sa fabrication, car Chomo était aussi apiculteur. L’entrée du site était libre : on ne payait qu’en sortant…

Hormis le préfabriqué où il vivait, il a construit lui-même ces maisons, parfois très grandes. L’homme, plutôt du genre maigre et sec, n’était pas un colosse, mais des témoins se souviennent l’avoir vu soulever seul des troncs entiers de pins, afin de les positionner en façade pour en faire des colombages. Ce bâti de bois mis en place, il disposait dans les intervalles son fameux grillage à poules – avec lequel il a aussi réalisé l’âme de bien de ses sculptures -, et floquait le tout d’un enduit à lui, assez solide pour avoir jusqu’ici résisté aux intempéries. Mais il avait auparavant réservé des espaces pour les bouteilles : disposées en motifs géométriques, en rosaces, ou en figures anthropomorphes, elles amenaient par leur transparence colorée la lumière à l’intérieur. Qu’un rayon de soleil les éclaire, et notre conviction est faite : avec des moyens dérisoires, Chomo était maître dans l’art du vitrail. […]

En contrebas, un grand bassin rond, aux margelles impeccables, réalisées avec la pierre du cru, des blocs de rocher qu’il a su disposer avec un soin qui aurait laissé pantois les Romains eux-mêmes. Ses enfants s’y baignaient l’été, et ses abeilles s’y abreuvaient. Ses abeilles ! Quelques ruches vides en haut du terrain sont la seule trace de ces bestioles qui, tout autant que son art, épataient les visiteurs : Chomo leur parlait. Des photographies le montrent le visage couvert d’Apis mellifera. Et Jean Camion, qui fut son premier et son dernier galeriste – à vrai dire le seul -, raconte dans le catalogue de l’exposition de la Halle Saint-Pierre ce jour de rite initiatique, où, la tête plongée dans une ruche, il entendait Chomo murmurer à ses insectes : «Zzzzzzz… Mes chéries, ne piquez pas mon ami Jean Camion, ne le piquez pas, soyez sages ! Zzzzzz.»

Jean-Hubert Martin s’en souvient aussi qui, pressentant Chomo pour participer à sa mémorable exposition «Les magiciens de la terre», au Centre Pompidou en 1989, s’entendit répondre par l’intraitable bonhomme qu’il n’accepterait qu’à deux conditions : être le seul artiste présenté et exposer aussi ses ruches !

Harry Bellet, Le Monde

«Chomo, le débarquement spirituel»
Halle Saint-Pierre, Paris 18e
Jusqu’au 7 mars 2010.

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